mardi 26 mars 2013

Écrire le théâtre à partir de faits réels

Mon ami Aurélien m'avait convié cet après-midi à la SACD, Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques, dans le 9ème arrondissement, pour assister à une rencontre organisée par la bibliothèque du lieu et intitulée "Écrire le théâtre à partir de faits réels."

 
Quatre auteurs dramatiques venaient alimenter la discussion, présidée par Michel Azama, auteur de théâtre prolifique et reconnu, ayant, entre beaucoup d'autres choses, collaboré à la naissance du festival Théâtre en mai à Dijon. Il est également l'auteur de l'étude De Godot à Zucco - Anthologie du théâtre contemporain francophone - de 1950 à 2000.
Il a commencé par nous expliquer qu'il n'y aurait pas aujourd'hui de distinguo dans la discussion entre faits réels et faits divers. Les faits réels ont une portée plus large: il s'agit des guerres par exemple. Les faits divers sont plus anecdotiques, bien qu'ils peuvent acquérir une portée symbolique.
L'utilisation des faits réels et divers n'est pas nouvelle, en littérature (Flaubert et Madame Bovary, Emmanuel Carrère et L'adversaire...) comme au théâtre (Jean Genet et Les bonnes.) Michel Azama a également évoqué une pièce moins connue de Marguerite Duras, Les viaducs de la Seine et Oise. C'est un fait divers particulièrement sordide qui avait inspiré Duras. Les morceaux d'un même cadavre avaient été retrouvés dans différents trains et il s'était avéré que tous étaient passés sous le même viaduc. Il s'agissait en fait des morceaux d'un monsieur que sa femme avait découpé  et qu'elle jetait petit à petit depuis le viaduc.
Le fait réel est un matériau très riche au théâtre, qui pose la question du traitement (drame, cabaret, comédie ... ?) et la question du point de vue.
Selon Michel Azama, les quatre auteurs présents, bien qu'évidemment très différents, se retrouvent néanmoins sur des personnages emblématiques, une langue très forte et un désir de dépasser la simple anecdote. Chacun venait parler d'une de ses pièces dont il donnait un ou plusieurs extraits.

Le premier invité était Simon Grangeat, qui venait présenter sa pièce T.I.N.A, non éditée, mais qui va être jouée au théâtre du Rond-Point. T.I.N.A signifie there is no alternative, une phrase de Tatcher, et aborde la crise des subprimes. Il s'agit d'un théâtre politique, ce qui est plus rare aujourd'hui. "Je veux un théâtre qui s'empare du monde, de ce qui nous arrive collectivement." Mais pour autant, la pièce n'apparaît jamais comme réaliste: il y a en permanence un chœur de comédiens, qui permet sans cesse de faire le lien avec le public. Il ne s'agit pas en effet d'une conférence économique et il faut rester sur le plan de la théâtralité. Certains personnages sont réels, comme Bush ou le banquier Lehman, construits à partir de citations ou comme Sarkozy dont un des discours est repris in-extenso. Les répliques sont extrêmement courtes, ce qui donne une dynamique particulière, celle d'une farce, presque d'un vaudeville. Puis le réel revient, reprend sa charge de réel et on ne rit plus du tout.

Milka Assaf a ensuite pris la parole. Cette Franco-Libanaise vient du cinéma où elle a réalisé plusieurs documentaires et trois films de fiction. Elle nous a présenté Les démineuses, pièce éditée aux éditions de l'Amandier et qui sera présentée en octobre prochain au Vingtième Théâtre. Pour un projet de documentaire, Milka Assaf s'est rendu au Liban où elle a passé deux mois et demi à faire de nombreuses recherches sur les femmes qui déminent les terres du sud du pays, infestées de mines suite à la guerre en 2006 entre Israël et le Hezbollah. Mais ce projet a été refusé par les chaînes de télévision et elle a donc décidé d'en faire une pièce de théâtre. On part donc du réel, mais c'est bien la fiction qui mène la danse. Milka Assaf a inventé des personnages, comme Shéhérazade, son double en quelque sorte et Lina, symbole de la jeunesse massacrée. Il y a également une scène avec tous les fantômes, tous les morts de la pièce.

Laurent Contamin a présenté Dédicace, texte publié chez L'Harmattan. Il a entendu un jour en 1996 une information sur son radio-réveil, information dont il n'a bizarrement plus jamais eu vent ensuite: un appelé avait été carbonisé dans une caserne et sa mère devait aller récupérer son corps. Ce fait divers a été source d'inspiration sans en avoir approfondi la réalité. Laurent Contamin en a fait une adaptation bouffonne. " Il est difficile de parler de la monstruosité, j'ai donc choisi une scène burlesque et donc un peu monstrueuse pour choquer le public: on rit et on s'en veut de rire." On est donc sur un rythme de boulevard, avec un système de pression qui monte.



Le dernier auteur était Natacha de Pontcharra, avec Bleu comme jamais le ciel. Elle est partie d'un fait divers lu dans Libé, un crime: un jeune homme d'une vingtaine d'années avait tué un vieil arabe d'un foyer Sonacotra de quarante coups de couteau. Ils semblaient plus ou moins entretenir une relation. Natacha de Pontcharra a fait le choix de parler d'un fait divers trivial avec une langue quasi-poétique. "Il y a nécessité de comprendre, de réhabiliter ce qui nous est jeté à la figure."




Si les textes de Simon Grangeat et de Milka Assaf m'ont bien plu et m'ont plutôt donné envie de voir un jour leurs pièces jouées, les extraits de Natacha de Pontcharra et de Laurent Contamin m'ont nettement moins enthousiasmée.
Qui plus est, j'ai été un peu frustrée, car j'attendais plus de discussions autour des rapports entre théâtre et fait divers; l'après-midi a surtout été consacrée à la présentation par les auteurs dramatiques d'une de leurs œuvres. C'est dommage à mon avis. Mais comme à l'issue de la conférence, j'ai mangé au bar de la SACD de petits sandwichs aux petits pains au lait et de délicieux petits fours, je pardonne tout... 


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