mercredi 22 mai 2013

Soleil Froid au Palais de Tokyo

Pour son dernier jour, je suis allée visiter l'exposition Soleil froid au Palais de Tokyo, qui s'est achevée le 20 mai. J'aurais bien sûr dû y aller plus tôt car je n'ai pas tout vu...


Après la saison Imaginez l'imaginaire qui a entraîné le visiteur dans le sillage même de l'invention de l’œuvre, Soleil froid explore la surface d'un monde étrange où comme l'écrivait Raymond Roussel à propos de l'écriture, "rien de réel ne doit entrer". Cette saison est ainsi placée sous le signe d'un soleil paradoxal, un soleil qui, comme le souligne Michel Foucault, "ne bouge pas, équitable à toutes choses, dressé pour toujours au-dessus de chacune" et qui éclaire un monde où "tout est lumineux Mais rien n'y raconte le jour: il n'y a ni heure ni ombre." Les artifices d'un tel monde font naître des espaces insoupçonnés que les nombreux artistes invités pour cette saison explorent chacun à leur manière.
Plaquette de présentation de l'exposition.
Citations: Michel Foucault, Raymond Roussel, Folio essais, 1992. 


Les sous-sols du Palais de Tokyo sont un peu le domaine de Dédale: de vastes espaces de béton brut, dans lesquels on se perd parfois. On chemine sans trop savoir ce que l'on va découvrir et cela se prête finalement très bien à une exposition regroupant plusieurs artistes. L'espace est bien évidemment construit, mais à moins d'avoir les yeux rivés sur le plan, la découverte des artistes tient plutôt du hasard. Cette errance est agréable. De mon point de vue, elle accompagne bien l'art contemporain et correspond à ce que j'apprécie. Je me balade, je vois des œuvres, auxquelles parfois je ne comprends pas tout, auxquelles parfois je ne comprends strictement rien. (En général, il y a quelqu'un à ce moment-là qui me traite de gourde, ne serait-ce qu'en substance, mais je n'ai pas de problème particulier avec ça: il y a des choses que je ne comprends pas, le dire permet souvent d'apprendre...) J'observe donc les réalisations et les installations qui me paraissent doucement étranges, et tout à coup, au hasard de mes pas, arrive une œuvre qui me parle totalement, que j'ai le sentiment de comprendre (à tort ou à raison !) et qui m'émeut profondément.

Les premières œuvres que j'ai découvertes sont celles de François Curlet, né en 1967, qui vit depuis 23 ans en Belgique. L'exposition est intitulée Fugu, comme le poisson japonais, incroyablement délicieux et (car ?) potentiellement mortel. Il s'agit de la première grande exposition monographique à Paris de cet artiste adepte du détournement d'objets, qui souligne les états limites et les équilibres précaires.
L'installation Rorschach Saloon date de 1999. Il s'agit d'un espace liminal, c'est-à-dire au seuil du perceptible.


François Curlet, Rorschach Saloon, 1999, Palais de Tokyo.


On découvre une pièce plutôt blanche dont un des murs est recouvert des symboles de Rorschach à la manière d'un papier peint. Les symboles sont très ordonnés, certains sont noirs, d'autres noirs et rouges et les derniers sont très colorés. On y pénètre par des portes battantes, type saloon, découpées de façon à former une des fameuses tâches. A l'intérieur se trouvent des bancs de bois, presque des divans, avec posées sur chacun deux bouteilles, du whisky et de la vodka, symbolisant l'antagonisme est/ouest. Je me suis sentie très bien dans cette pièce, je me suis laissée porter et surtout je ne me suis pas demandée ce que m'évoquaient les tâches de Rorschach...

J'ai découvert ensuite Nouvelles impressions de Raymond Roussel.
"Sous les auspices de la figure excentrique et fascinante de Raymond Roussel (1877-1933), le Palais de Tokyo accueille une exposition ambitieuse qui cartographie l'influence de ce génie fulgurant sur les artistes d'aujourd'hui."

Raymond Roussel était un écrivain du XXème siècle, qui s'est attaché à inventer un monde "où l'imagination est tout." Il travailla notamment sur la métamorphose des mots en choses. Impressions d'Afrique, Nouvelles impressions d'Afrique et Locus Solus sont ses ouvrages les plus connus. Son influence sur la création d'aujourd'hui est demeurée très forte. Pour lui rendre hommage, de nombreux documents retraçant ses travaux et sa vie sont donc présentés, ainsi que de nombreuses œuvres d'artistes très divers.
J'ai adoré Spatz von Paris, une œuvre de 2011 de Thomas Bayrle, né en 1937, qui vit et travaille à Francfort.


Thomas Bayrle, Spatz von Paris, 2011.


La 2CV et Edith Piaf composent un stéréotypique tableau parisien. Concrètement, sur un trépied se trouve un moteur de 2CV avec un haut-parleur en dessous: on entend le bruit du moteur et la chanson de Piaf, de façon successive ou concomitante, l'un prenant parfois le pas sur l'autre. C'est tellement poétique !
J'ai remarqué également une émission de télé de Jean-Christophe Averty, né en 1928. Intitulée Impressions d'Afrique et datant de 1977, il s'agissait d'une fresque chatoyante, apparemment plutôt foutraque. Je crois me souvenir que quand j'étais petite, avec mes parents, nous écoutions à la radio une émission musicale avec Jean-Christophe Averty; mes parents l'aimaient beaucoup. J'ai fait quelques recherches: ça s'appelait Les cinglés du music-hall.

Mes pas m'ont menée vers Zuratoque, l'exposition de Marcos Avila Forero, né en 1983, qui vit et travaille à Bogota et à Paris.
"Je suis allé pour la première fois à Zuratoque (bidonville dans la région de Santander en Colombie) il y a presque deux ans, pour diriger une équipe de dix personnes afin de réaliser une étude socio-économique du lieu. Il s'agissait d'identifier différentes familles y habitant puis de les aider à s'organiser pour créer des dossiers qui allaient leur servir à réclamer leur "droit de restitution" en tant que "déplacés internes" en raison du conflit armé. En d'autres termes, pour qu'ils puissent continuer à vivre là où ils vivaient déjà. [...] [Les familles] m'ont alors raconté leurs histoires, à l'origine de ce projet Zuratoque. J'ai tout d'abord proposé l'idée - écrire un témoignage sur un sac de jute puis l'effilocher pour tisser avec le fil des sandales traditionnelles, les alpartagas - aux responsables de la communauté, puis quelques familles ont commencé à s'y intéresser. [...]"
 Marcos Avila Forero.

Les témoignages sont donc accrochés au mur, avec les sandales posées juste en dessous.

Marcos Avila Forero, Zuratoque, Palais de Tokyo.

Les alpartagas.



Juste à côté une exposition consacrée à Hicham Berrada m'a beaucoup plu. Né en 1986 et travaillant à Paris, Hicham Berrada réfléchit sur les notions de création, de nature et de matière.
Présage, tranches est une œuvre de 2013. Des produits chimiques sont mélangés dans une cuve en verre de 37 x 28 x 5 centimètres. Cinq cuves sont accrochées côté à côte comme des tableaux.


Hicham Berrada, Présages, tranches, 2013, Palais de Tokyo.

Chaque cuve forme un monde chimérique aux couleurs et aux formes fascinantes. C'est très beau, évocateur d'univers tranquilles, peut-être même trop tranquilles, apaisants mais aussi un peu angoissants.


Hicham Berrada, Présages, tranches, 2013, Palais de Tokyo.

Hicham Berrada, Présages, tranches, 2013, Palais de Tokyo.


J'ai terminé ma visite par le programme Bibliothèque d'artiste du Palais de Tokyo, qui donne accès à un espace qui n'existe que par et dans l'esprit de l'artiste.
La Bibliothèque a été investie par Evariste Richer, avec l'exposition Le grand élastique. Evariste Richer est né en 1969 et travaille à Paris. L'artiste entraîne le visiteur dans le plus lointain comme dans le plus enfoui, en juxtaposant le minéral et le céleste. Il joue avec des phénomènes qui dépassent notre entendement (en tout cas le mien...)
Sur un des immenses murs se trouve une multitude de photos de collections de roches rangées dans de petites boîtes. J'aime tout particulièrement l'idée de la collection: l'ordre, la répétition, l'accumulation et le sentiment très fort que ça raconte toujours quelque chose de profond, bien au-delà des objets.


Evariste Richer, Palais de Tokyo.


Sur le mur adjacent répondent des photos du phénomène astronomique des nuages de Magellan. Ce sont des galaxies paradoxales (???) observables depuis l'hémisphère sud.


Evariste Richer, Palais de Tokyo.



L'art contemporain nous confronte souvent à ce qui ne nous est pas familier. Un côté salutaire sans doute...


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