lundi 17 juin 2013

SODA - Soyons Oublieux des Désirs d'Autrui

SODA - Soyons Oublieux des Désirs d'Autrui
 
Saga théâtrale en 8 épisodes, 11 heures, 14 comédiens, 4 musiciens, une quinzaine de pop songs.
Théâtre de l'Aquarium, La cartoucherie.
 
De: Nicolas Kerszenbaum, Denis Baronnet et Ismaël Jude.
Mise en scène: Nicolas Kerszenbaum.
Scénographie: Thibaut Fack.
Paroles des chansons: Denis Baronnet et Nicolas Kerszenbaum.
Composition et musique live: Denis Baronnet et Jérôme Castel, Benoît Prisset, Ronan Yvon.
Avec: Bertrand Barré, Magali Caillol, Laurent Charpentier, Françoise Cousin, Elsa Hourcade, Isabel Juanpera, Cyrille Labbé, Catherine Morlot, Clotilde Moynot, Céline Pérot, Ludovic Pouzerate, Xavier Tchili, Jean-Baptiste Verquin et Clément Victor.
Musiciens: Denis Baronnet, Jérôme Castel, Benoît Prisset et Ronan Yvon.
 
 
Si l'On Décidait d'Agir,
Saurait-On Décoller Aujourd'hui ?

"Être, dans l'action, et oublieux des désirs d'autrui: voilà le double dessein de SODA - faire les choses, même si elles ne paraissent pas raisonnables.
SODA développe deux trames autour de vingt personnages - parmi lesquels un arbre, quelques morts et de nombreux vivants. S'y conjuguent deux grossesses parallèles, dans un Paris d'aujourd'hui teinté de fantastique: huit épisodes successifs, correspondant chacun à un mois, de novembre à juin.
SODA est une fiction qui parle de fictions: de la nécessité de s'inventer hors de ses propres schémas de transmission, de dire non à l'hérédité, d'inventer ses propres modèles identitaires et familiaux - puisque ceux qu'on nous donnait pour acquis ne se sont révélés que de glorieux leurres. Pour reprendre une phrase de Rushdie qui a aiguillonné SODA, "l'homme n' a pas de racines, mais des pieds, dont il doit se servir pour marcher."
SODA est un conte de l'entre-deux, où les personnages ne rentrent pas dans les cases qu'on leur a pourtant assignées: je suis un adolescent amoureux de l'amant de ma mère; je ne suis ni Française de souche ni Algérienne de culture; je suis une bourgeoise sans argent; je suis un fantôme qui ignore tout de sa condition de mort."
Extraits de la plaquette de présentation du spectacle.
 
 
En tant que spectateur, on ne se rend pas à une représentation de près de onze heures comme à une pièce au format plus conventionnel: on ressent une réelle excitation mêlée d'une petite part d'appréhension. Le sentiment de vivre une expérience peu ordinaire, en étant partie prenante d'un cheminement artistique auquel on consacre toute une journée, est très fort. "Tu verras, c'est très immergeant", m'avait dit à juste titre mon ami Aurélien.
 
SODA est une fresque foisonnante où on ne s'ennuie jamais. C'est même carrément addictif.

Réunissant près d'une vingtaine de personnages, SODA met en scène deux grossesses simultanées, celle de Leyla Peznec, 26 ans, employée à temps partiel d'un centre d'appel, un peu paumée, et celle de Catherine Delmotte, jeune secrétaire d'Etat à la parité, terriblement ambitieuse, qui se rêve un destin d'icône populaire. Autour de ces deux femmes gravitent de nombreux personnages, plus ou moins en lien les uns avec les autres: des membres de leurs familles, des amants, une conseillère en communication, etc. Au fil de l'intrigue, les relations s'entremêlent et se complexifient. Les caractères se dévoilent, des personnalités implosent. Ce n'est pas tant que les protagonistes ne sont pas ce qu'ils paraissent être. Bien au contraire, comme souvent dans la vie, ils sont pleinement ce dont ils ont l'air, mais dans le même temps, ils sont aussi autre chose, se révélant éminemment complexes et ce, de façon totalement réjouissante. Puis au fur et à mesure des épisodes, apparaissent des êtres plus énigmatiques: fantômes, morts qui se croient encore vivants (les vivimorts !), arbres majestueux qui n'en peuvent plus de leur inactivité du haut de leurs 130 ans...




Leyla Peznec et Catherine Delmotte.


Les lieux où évoluent les différents protagonistes ne sont pas moins intrigants. On part d'un Paris très contemporain, avec ses quartiers, ses cuisines dans de petits appartements, ses bistrots et ses tours à Nanterre, pour découvrir peu à peu que la ville est entourée d'une forêt merveilleuse et inquiétante, digne des plus sombres contes de notre enfance. Rongés par un mystérieux mal rose, une terrible épidémie de fausses-couches sanglantes, la ville et ses habitants s'enfoncent dans la folie et le délitement.
 
Le décor, composé de petits plateaux colorés disposés à différentes hauteurs, est tout particulièrement réussi. Il délimite les espaces tout en permettant la circulation. Les branches d'arbres qui pendent au-dessus des têtes suffisent à recréer l'ambiance oppressante et menaçante de la forêt.
 
Tout comme l'histoire, riche et plurielle dans ses significations, les formes narratives sont multiples: le monologue, la chanson pop, la scène dialoguée, le poème, le blog... C'est un ravissement pour le spectateur qui s'attache passionnément aux personnages durant les onze heures de spectacle.
 
Il y a dans SODA du conte, de la tragédie antique et de la réalité sociale. Mais il y a surtout dans SODA de la série télé et du soap-opéra, transformés en pièce de théâtre. Est-ce vraiment un hasard si l'on retrouve le duo infernal Jill / Catherine comme dans Les feux de l'amour ? Les décors de villes et de forêts dévorantes et les personnages qui flirtent sans cesse avec le précipice m'ont beaucoup évoqué Twin-Peaks, la série télé de Mark Frost et David Lynch, ainsi que Doggy bag, le feuilleton littéraire de Philippe Djian. On est dans la même veine, avec tout autant de talent.
 
C'est peu dire que j'ai adoré SODA. Je prie pour qu'il y ait une saison 2.

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