mardi 9 juillet 2013

La Descente de Croix du Louvre

Grâce à une souscription publique à laquelle je suis terriblement fière d'avoir participé, le musée du Louvre a pu ajouter en ce début 2013 deux nouvelles statuettes d'ivoire à sa Descente de Croix: Saint Jean et la Synagogue.
Je suis allée admirer l'ensemble pour la première fois ce dimanche. Il se situe au premier étage de l'aile Richelieu, dans la salle 3 du département des Objets d'art. J'en ai eu le souffle coupé et les larmes aux yeux tant il s'agit là d'une pure merveille, un chef-d'œuvre de finesse et de délicatesse. 
 
 

 
 
 
Nicodème.
L'histoire entre le Louvre et cette œuvre d'exception, racontée par Elisabeth Antoine-König, conservateur en chef au département des Objets d'art, est digne d'un feuilleton riche en rebondissements.
Les premiers personnages ont été vendus au musée en 1896 par le collectionneur et expert parisien Charles Mannheim. Il s'agit de l'ensemble constitué par la Vierge, Joseph d'Arimathie portant le corps du Christ et la figure de l'Église.
En 1947, grâce au don des enfants du baron et de la baronne Robert de Rothschild, le Louvre est entré en possession d'une nouvelle statuette d'ivoire représentant un prophète. Mais ce n'est qu'en 1988 que Danielle Gaborit-Chopin, conservatrice au département des Objets d'art, a reconnu dans ce prophète le "Nicodème travesti" de la Descente de Croix. Dans une étude, elle a démontré que le personnage devait tenir à l'origine de grandes tenailles avec lesquelles il finissait de déclouer le corps du Christ. Le phylactère qu'il tient aujourd'hui, objet sans doute d'une restauration ou d'une transformation, brouillait un peu les pistes.
Selon l'iconographie, on pouvait légitimement penser qu'il manquait à ce groupe les figures de Saint Jean et de la Synagogue, mais comme aucune n'était mentionnée nulle part, on les a longtemps cru irrémédiablement perdues, jusqu'à ce qu'elles soient découvertes dans une collection française et acquises par le Louvre en 2013.
C'est très émouvant de voir ces statuettes enfin réunies. Mais penser que certaines aient pu se dissimuler durant des décennies dans des collections privées, soustraites aux regards du public et des chercheurs, voici ce qui me paraît scandaleux !
 
 
Joseph d'Arimathie portant le corps du Christ.

 
Ce qui m'a également beaucoup marquée, c'est la petite taille des personnages, qui rend le travail du sculpteur encore plus incroyable.
 
Marie baisant la main du Christ.
La Descente de Croix du Louvre est maintenant le seul exemple intégralement conservé de ces images de dévotion d'ivoire, mais nous en savons assez peu à son sujet.
L'ensemble devait être inséré dans un cadre architectural, sous un dais d'orfèvrerie représentant probablement une église. De telles statuettes appartenaient soit aux princes pour leurs dévotions privées, soit aux abbatiales ou aux cathédrales où elles étaient exposées aux yeux des fidèles. Mais nous ignorons tout des commanditaires de celles-ci. Charles Mannheim dit avoir fait venir les siennes d'Italie, mais leur parcours est impossible à reconstituer.
Le sculpteur qui les réalisa travaillait certainement à Paris, alors centre de la taille de l'ivoire, mais son art n'est pas sans rappeler certaines statues de la cathédrale de Reims, notamment dans le traitement (somptueux !) des visages. Celui qu'on appela faute de mieux le Maître de la Descente de Croix œuvra très certainement dans le dernier quart du XIIIème siècle.
 
"La perfection de sa sculpture de l'ivoire, la profonde humanité de son approche des personnages, son travail sur la chair et sur l'intensité des émotions, traduisent une personnalité hors du commun, un très grand maître de l'art gothique [...]"
Elisabeth Antoine-König. 



Nicodème et Saint Jean.
 

Quelle émotion en effet dans ces corps et ces visages !
Saint Jean tient le livre et essuie ses larmes du pan de son manteau.
 
Selon une iconographie très répandue au XIIIème siècle, les figures de l'Église et de la Synagogue se font face. Miroir inversé d'une Église triomphante, la Synagogue courbe la tête, perd sa couronne et les Tables de la Loi qu'elle tient sont renversées. Le bandeau sur ses yeux symbolise son aveuglement face au Messie.
 
La Synagogue.
L'Église

 
 
Le feuilleton de la Descente de Croix du Louvre vient-il alors de connaître son dernier épisode en 2013 ?
Il existait très certainement une croix d'orfèvrerie sur laquelle était fixé le corps du Christ, mais il n'y a aucun moyen de la reconnaître.
Quant aux personnages d'ivoire, l'iconographie de l'époque laisserait à penser qu'ils sont désormais au complet.
 
"[...] les seuls personnages supplémentaires sont deux petits anges parfois représentés sur les bras de la Croix dans les groupes monumentaux de bois polychromés sculptés en Italie, mais cette configuration ne se retrouve pas sur les Descentes de Croix de l'art gothique français actuellement connues: il est donc peu vraisemblable que d'autres statuettes d'ivoire manquent encore à notre groupe."
Elisabeth Antoine-König.


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