vendredi 23 août 2013

Philippe Djian - Au plus près

Au plus près
 
 
Philippe Djian
Entretiens avec Catherine Moreau, 1999.
 
 
 
Je suis d'accord avec Djian en cela que les textes d'un écrivain pèsent toujours plus lourd que ce qu'il peut en dire. Et qu'à moins d'avoir un devoir à rédiger, un bon roman vaut toujours mieux qu'une étude, aussi brillante soit-elle.
Néanmoins, ces entretiens ne manquent pas d'intérêt et permettent d'entendre la voix si particulière de cet auteur. Catherine Moreau est la première universitaire à lui avoir consacré une thèse en doctorat un travail de 1998 intitulé L'esthétique de Djian.
Difficile de résumer ce dialogue à bâton rompu, organisé selon huit grandes thématiques. Je préfère donc vous en livrer quelques extraits, que je vous laisse ou non méditer...
 
 
Catherine Moreau interroge très vite Djian sur ce qu'est un écrivain.
"Pour moi les écrivains ont toujours été des gens qui comptaient beaucoup et qui m'ont énormément aidé dans ma vie de tous les jours. Ce n'était pas simplement un plaisir intellectuel ou littéraire, c'étaient des gens qui m'expliquaient comment me comporter dans la vie, quelle attitude on pouvait avoir les uns par rapport aux autres [...]" p. 17.
"Les écrivains sont des gens qui doivent être dans la vie, qui doivent participer au quotidien des autres." p. 18.
Et même au cours d'une discussion, il ne se départit jamais de son humour que j'adore et de ses phrases qui font mouche. Bang !
"Ce n'était donc pas une faute grammaticale, le Grevisse ne représente pas un investissement exorbitant." p. 24.
Il est question ensuite de la peinture et du cinéma, de leur rapport à la littérature. Moyens d'expression. Sources d'inspiration. La question du regard étant ici primordiale. Le roman constitue aussi un regard sur le monde.
"Justement, quand se rend-on le mieux compte que l'arbre est le symbole de la verticalité ? C'est quand il est tombé. C'est encore une fois le regard..." p. 34.
Au moment où a lieu cet entretien (1999), vient de sortir la trilogie de la Sainte-Bob, qui est donc beaucoup évoquée.
 
 
Assassins, 1994.
Criminels, 1997.
Sainte-Bob, 1998.
 
"En fait, c'est le regard d'un type [le héros de Sainte-Bobqui écrit ces deux bouquins-là pour se sortir d'une situation délicate, sa femme vient de le quitter, et il n'arrive pas à le vivre. Mais à travers l'écriture, bêtement (on peut imaginer que l'écriture est une thérapie), il revit des histoires autrement. [...] Il écrit ce qu'il a envie de faire, quoi. Vivre une histoire d'amour avec la femme qui l'a quitté, faire mourir sa belle-mère, alors qu'elle est toujours vivante, pour qu'elle ne l'emmerde plus..." p. 44.
Le corps, sexuel, souffrant, est très présent dans l'œuvre de Djian.
"C'est justement le problème du héros [de Criminels], c'est le dos... le poids qu'il a sur les épaules et dont il veut se débarrasser. C'est l'arbre qui se couche... est-ce qu'il ne peut vraiment plus rien porter, ou est-ce juste une attitude face aux problèmes qu'il supporte ?" p. 38.
Le silence et la solitude sont également évoqués.
"Vous parliez tout à l'heure de solitude, il me semble avoir entendu ce mot. Moi, je  me sens foncièrement solitaire, et pourtant je vis avec une famille, j'ai des enfants, et je ne suis pas quelqu'un qui triche, qui fait semblant de communiquer. Non, il y a vraiment ces deux aspects, et on vit avec cette impossibilité d'aller plus loin qu'une certaine limite de communication. Mais on peut vivre les deux choses, vivre dans un monde presque désincarné, tout en ayant une vie à peu près normale, on peut se contenter du peu qu'on a à en tirer..." p. 43.
"C'est ce que je vous expliquais tout à l'heure, à savoir qu'on peut vivre avec quelqu'un et vivre seul en même temps. je me sens foncièrement seul,  ce qui ne veut pas dire que la personne avec qui je vis ne m'apporte pas ce que j'attends de l'autre. Cette séparation d'avec son autre moitié, ce manque, sont originels. On ne peut pas se soigner de cela. On peut très bien vivre heureux avec quelqu'un tout en restant conscient de cette coupure." p. 59.
 De même que les grands questionnement de l'existence. De même que l'identité.
"Même s'ils ne sont pas formulés d'une manière précise et concrète, les problèmes existentiels sont les mêmes pour tous, et ne sont pas l'apanage d'une élite capable d'y réfléchir et de les exprimer. J'ai fait des tas de petits boulots dans des milieux ouvriers, etc., et je crois que ce sont des questions que les gens se posent, même s'ils ne les expriment pas... On en revient toujours à ça." p. 49.
"L'identité, c'est un peu la montagne qui recule au fur et à mesure qu'on s'avance vers elle. On a l'impression qu'elle recule." p. 54.
Djian évoque son roman Bleu comme l'enfer, et l'adaptation cinématographique qui en a été tirée. Je l'ai vue il y a sans doute pas loin de vingt ans, et si ma mémoire est bonne, le film flirte très dangereusement avec le nanar.

Bleu comme l'enfer, 1986
réalisé par Yves Boisset
avec Lambert Wilson et Tchéky Karyo.
"Et par exemple, lorsque le cinéaste Yves Boisset a fait un film de Bleu comme l'enfer, c'est devenu extrêmement ridicule parce qu'il a gardé les phrases comme je les avais écrites, sans y toucher. C'était tout sauf des phrases qui étaient faites pour être dites."   p. 63.
 Et pour finir, puisque tragédie et rire ne sont jamais que les deux faces de la même pièce...
"Cela dit, j'ai l'impression qu'on est en train de tout triturer, mais il y a beaucoup de légèreté aussi dans mon travail; en fait, j'essaie de respirer aussi." p. 49.

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