dimanche 27 octobre 2013

Les tombeaux des ducs de Bourgogne

Le Musée des Beaux Arts de Dijon est très cher à mon cœur. Ses collections sont magnifiques et présentées dans l'écrin incroyable qu'est le palais ducal. Et j'ai passé tant d'heures à m'y promener que j'ai parfois l'impression de connaître les œuvres sur le bout des doigts, ce qui est absolument faux bien sûr -et heureusement !

Le musée vient d'ouvrir à nouveau ses portes il y a quelques semaines après une première phase de rénovation qui a vu le remaniement profond d'une aile consacrée à l'art du Moyen Âge et de la Renaissance. Les travaux se poursuivront jusqu'en 2019 et concerneront à terme l'ensemble des collections.
Le rendu de ce premier espace est assez remarquable: l'art médiéval est magnifiquement mis en valeur dans de belles salles très ouvertes sur la ville. La visite est très agréable, dans des pièces lumineuses qui favorisent l'intimité avec les œuvres. Seuls bémols selon moi: un petit, la peinture de certains murs, et un grand, l'affreux dallage de la cour d'entrée qui s'est substitué à de bien jolis pavés. Je pense qu'il y avait d'autres moyens moins radicaux pour assurer l'accessibilité du lieu.

Au cœur de ce parcours médiéval, les tombeaux des ducs de Bourgogne constituent un point d'orgue. S'ils sont indéniablement le symbole du musée, ils sont également celui de la ville, au même titre que la chouette de pierre, le cassis, la moutarde et le fameux apéritif du Chanoine Kir. Allons les découvrir...


Grande salle du palais ducal
construit au milieu du XVème siècle
par Philippe le Bon.
Tombeau de Philippe le Hardi,
duc de Bourgogne
(1342-1404)
Entrepris en 1386 par Jean de Marville (décédé en 1389),
poursuivi par Claus Sluter (décédé en 1405 ou 1406)
et achevé par Claus de Werve en 1411.


Tombeau de Jean sans Peur,
duc de Bourgogne
(1371-1419)
et de Marguerite de Bavière
Commencé en 1443 par Jean de La Huerta
et achevé en 1470 par Antoine Le Moiturier.




En 1031, le duché de Bourgogne appartient aux ducs princes capétiens et s'agrandit au fur et à mesure des siècles. La succession se fait sans faille jusqu'en 1361, où le dernier duc capétien Philippe de Rouvres meurt à 17 ans. La lignée princière s'éteint.
Le roi de France Jean le Bon rattache donc le duché de Bourgogne au domaine royal.
Le monarque a quatre fils à qui il donne des terres en apanage:
- Charles V, roi en 1364;
- Louis d'Anjou;
- Jean de Berry;
- Philippe de Bourgogne, dit le Hardi.
Le surnom de Philippe vient du fait qu'il a sauvé son père sur un champ de bataille à Poitiers en 1356. En 1364, il devient le premier duc Valois de Bourgogne et entre solennellement à Dijon, qui prend alors son statut de capitale ducale.
Philippe mène une politique expansionniste. Son mariage avec Marguerite de Flandre le 19 juin 1369 lui permet de rattacher  au duché les comtés de Bourgogne, de Rethel, de Nevers, d'Artois et de Flandre. La mort de son beau-père Louis de Male en 1384 lui apporte également un splendide héritage et quelques seigneuries.
Philippe est aussi un prince mécène très brillant. Il y a à l'époque une grande émulation dans ce domaine entre les puissants, et les artistes vont d'une cour à l'autre pour honorer les multiples commandes. Outre de nombreuses résidences, le Hardi fait édifier la Chartreuse de Champmol, qui sert de nécropole aux ducs de Valois. Lorsque Philippe meurt en 1404, il est d'ailleurs inhumé dans l'église de la Chartreuse.

Tombeau de Philippe le Hardi.

Dès la fondation de la Chartreuse, le Hardi commande son tombeau à son imagier, Jean de Marville, qui définit la disposition d'ensemble avec le duc. A son décès en 1389, c'est Claus Sluter, sculpteur originaire des Pays-Bas, qui reprend le chantier. Mais trop occupé par les sculptures du portail de la Chartreuse et celles du Puits de Moïse, il y travaille finalement assez peu. Après son décès en 1406, c'est son neveu Claus de Werve qui exécute les projets de son oncle à l'aide des dessins qu'il lui a légués.


Le gisant du duc porte tous les attributs évidents du pouvoir. Le casque est orné de fleurs de lys puisqu'en tant que Valois, Philippe est prince de sang royal. La couronne fixe le prestige jusque dans la mort. Le sceptre est de la première importance; il prolonge le bras, et par là même le pouvoir, mais il revêt également un caractère plus belliqueux, symbolisant la foudre divine, celle de Zeus et celle de l'archange Michel. Très attaché à l'aspect chevaleresque, Philippe avait décidé de se faire représenter en armure, mais la restauration de 1820 n'a pas respecté son vœux, ne laissant plus que le casque et les bottes d'armures.
Sous la dalle de marbre noir supportant le gisant, une galerie ajourée abrite un cortège de pleurants. Le thème fréquent au Moyen Âge du cortège des funérailles est ici renouvelé par un traitement en ronde-bosse qui remplace le classique bas-relief. Sluter a représenté le cortège qui accompagne la dépouille du duc, du lieu de sa mort en Flandre à sa sépulture dans la Chartreuse de Champmol. Le souci nouveau de réalisme de l'artiste se marque par la volonté d'individualiser et d'humaniser les acteurs de ce drame funèbre. L'expression de la douleur est rendue de façon différente pour chacun des personnages par les traits du visage, le mouvement des capuchons, les drapé aux plis profonds. La simplicité de ces formes confère au cortège funèbre une intensité tragique. L'éternel cortège de pierre semble porter à travers les siècles le deuil de son prince.

Fils de Philippe le Hardi, Jean sans Peur, né à Dijon en 1371, lui succède. Il vit surtout en Flandre et parle d'ailleurs le flamand. Moins mécène que son père, il est surtout très politique. Après avoir passé une alliance secrète avec l'Angleterre, il est assassiné en 1419 à Montreaux, sur les ordres du dauphin, son ennemi de toujours le duc d'Orléans, au moment où il rencontre le roi Charles VI pour rapprocher le parti français et le parti bourguignon.

Son tombeau et celui de son épouse reprend dans sa structure celui de Philippe le Hardi. Il subit cependant l'influence du temps et reflète le style flamboyant dans son décor architectural à la fois plus orné et plus chargé.



Jean sans Peur.

Marguerite de Bavière.


En 1443, Philippe le Bon, fils de Jean sans Peur, charge le sculpteur aragonais Jean de La Huerta de réaliser le tombeau de son père, dans le but de démontrer de façon flamboyante la puissance des ducs de Bourgogne. Mais l'artiste, de caractère difficile semble-t-il, quitte Dijon en 1456 sans avoir achevé le travail. Antoine Le Moiturier, artiste avignonnais, le termine en sculptant le décor architectural et les gisants et en achevant les pleurants.
Avec ce tombeau, l’iconographie  ducale se précise de plus en plus. Le casque, les bottes d'armure et la couronne sont toujours présents. Le manteau est orné de semis de rabot et de copeaux de bois, et on retrouve le rabot en pendeloque. Ce symbole est à rattacher à la rivalité entre Jean sans Peur et son cousin Louis d'Orléans, qui a toujours été très belliqueuse, jusqu'au point d'orgue que constitue l'assassinat de 1419. Les deux hommes se sont livrés à un jeu d'échange de devises et d'emblèmes. Le premier emblème de Jean sans Peur est  le houblon, tout-à-fait pacifique. Alors que la haine entre les deux princes grandit, il choisit l’ortie, qui semble dire "qui s'y frotte, s'y pique." En réponse, Louis d’Orléans opte pour un gourdin noueux. Et quelques années plus tard, le Bourguignon prend le rabot, qui est destiné à faire disparaître les nœuds du gourdin. Il adopte en même temps une devise en flamand: "je tiens" ou "je résiste." Cette rivalité est donc à la naissance d'une iconographie qui va perdurer et devenir symbole et emblème des ducs de Bourgogne.
En ce qui concerne le cortège funèbre, s'il suit le modèle de Sluter, le tombeau de Jean sans Peur atteint sans doute moins de grandeur et de profondeur dans l'expression de la vie intérieure. Il semble qu'il faille attribuer à Jean de La Huerta les pleurants aux attitudes les plus mouvementées, tandis qu'Antoine Le Moiturier travaille dans un style plus apaisé, sculptant par un modelé lumineux des figures d'une grande sérénité.











































Issu de l'iconographie antique comme de l'iconographie chrétienne, le lion est un symbole de pouvoir, de puissance et d'attachement. C'est également un symbole céleste. Sa crinière dorée, qui fait écho aux ailes des anges, évoque le rayonnement divin et la lumière céleste.






A la Révolution, la Chartreuse de Champmol est détruite. Les tombeaux sont transportés à la cathédrale Saint-Bénigne où ils subissent d'importantes dégradations.
Le XIXème siècle voit la redécouverte du Moyen Âge dans un esprit romantique. Févret de Saint-Mémin, conservateur du Musée des Beaux Arts, décide de présenter les tombeaux au public. Ils sont donc exposés en 1827 après avoir été fortement restaurés, notamment les gisants dont il ne reste plus que les têtes et les mains d'origine. Pour remplacer les personnages manquants, le restaurateur sculpte de nouveaux deuillants, leur donnant le visage de contemporains: lui-même, Févret de Saint-Mémin et d'autres grands bourgeois dijonnais !


Neuf pleurants néogothiques
Albâtre.

Joseph MOREAU (Dijon 1797-Dijon 1855)

Ces pleurants sont réalisés lors de la restauration des tombeaux des ducs de Bourgogne en 1820-1827, pour remplacer les originaux alors manquants. Ils sont retirés entre 1932 et 1945 pour être remplacés soit par des pleurants originaux récupérés, soit par des moulages pour celui resté en collection particulière et les quatre conservés au Cleveland Museum of Art.



































Charles Févret de Saint-Mémin,
conservateur du musée.


A gauche: Louis Marion, sculpteur des éléments architecturaux.
A droite: Claude Saintpère, professeur à l'Ecole des Beaux Arts
et initiateur de la restauration des tombeaux.

Joseph Moreau,
sculpteur des gisants et des pleurants.


Depuis le XIXème siècle, les tombeaux sont donc des pièces centrales du musée, comme on le voit très bien dans ces œuvres de 1847 et de 1861, toutefois plus ou moins réalistes.

La salle des Gardes au Musée de Dijon
Auguste MATHIEU (Dijon 1807-Paris 1863)
Huile sur toile, 1847.

Visite de sa Majesté l'Empereur aux tombeaux des ducs de Bourgogne à Dijon
Hubert CLERGET (Dijon 1818-Saint-Denis 1899)
Aquarelle, 1861.

Vous pouvez retrouver de plus amples informations sur le site des collections en ligne du MBA de Dijon, concernant le tombeau de Philippe le Hardi et concernant le tombeau de Jean sans Peur et Marguerite de Bavière.

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